Une brève histoire du thé japonais

En bref

  • 810 : Le thé est introduit au Japon par trois moines bouddhistes scholastiques japonais qui le rapportent de Chine après un voyage d’étude. Le thé de l’époque est produit par “gâteau” et s’appelle “mochi”.
  • 9e siècle : L’empereur Saga encourage la consommation de thé mais sans succès. Le thé tombe dans l’oubli.
  • 1191 : Le moine bouddhiste japonais Eisai revient de Chine en 1191 avec des graines de thé qu’il plante sur le mont Seifuji. Il écrit également un livre sur le thé, et sa consommation et sa cultivation commencent.
  • Diverses régions du Japon commencent à produire du thé.
  • 14e siècle : le thé mochi se voit lentement remplacé par le matcha. Les cérémonies du thé commencent à se développer.
  • 15e siècle : Murata Jukō intègre l’aspect spirituel dans la cérémonie du thé, et le shogun Ashikaga Yoshimasa en fait la promotion.
  • 17e siècle : la consommation de thé se répand dans le pays; le village de Tokoname commence à fabriquer des théières.
  • 1610: Les Hollandais importent du thé en Europe.
  • 1639 : Le Japon se ferme suite à la peur de perdre son identité et culture.
  • 1738 : Nagatani Soen invente le sencha.
  • 1853 : Les États-Unis forcent les Japonais à l’ouverture commerciale.
  • 19e siècle : 20% des exportations japonaises viennent du thé.
  • 1883 : Les États-Unis interdisent l’importation du thé japonais dû à la faible qualité de celui-ci.
  • 1950 : L’invention des sodas mène à la diminution de la consommation de thé vert japonais.
  • 21e siècle : Le sencha et le matcha reviennent en force grâce à la prise de conscience globale de leurs bienfaits sur la santé.

L’histoire du thé japonais et de l’archipel ne peuvent être dissociées l’une de l’autre.

Comme le rappelle Sadler dans son magnum opus, le thé n’est pas qu’une boisson au Japon mais un symbole et véhicule de transmission des principes culturels tels que le wabi-sabi.

L’histoire du Japon et du développement du thé dans l’archipel sont donc indissociables l’une de l’autre.

115
Cuillère en bois avec du matcha sur fond gris.

Histoire du thé japonais

794 – 1185: Période Heian

Déplacement de la capitale à Heian-kyō (Kyoto) pour échapper à l’influence du clergé bouddhiste et établir un siège du pouvoir plus sécurisé.

L’introduction du thé au Japon reste entourée de mystère et de secret.

La plus ancienne trace que l’on ait de sa présence remonte à 729, lorsque l’empereur Shōmu servit du thé en poudre à une centaine de moines en remerciement d’avoir chanté pour lui. Il inaugura, en ce faisant, le concept de la cérémonie du thé.

Mais d’où le thé venait-il ? Avait-il été importé de Chine ? La cérémonie elle-même a-t-elle eu lieu en Chine, et non au Japon ? Nul ne le sait.

En 805, les moines scholastiques Saicho, Kuaki, et Eichu furent envoyés en Chine dans le cadre d’un séjour d’étude à l’étranger.

Ils auraient ramené des graines de théier ainsi que du thé mochi (thé solide en disque) à leur retour quelques années plus tard. Des documents indiquent que le moine Eichu servait du thé à l’empereur Saga en 815. Celui-ci aurait encouragé sa culture et consommation, mais sans grand succès.

À l’époque, le thé était réservé à la cour impériale et aux moines bouddhistes. Le thé japonais n’avait pas encore pris son essor et sa consommation ne se faisait que par pure imitation des Chinois. Certaines sources rapportent également qu’il était considéré comme un médicament, et non une boisson de tous les jours.

La décadence et fin de la dynastie chinoise Tang (618–907) vit l’arrêt des voyages éducatifs japonais en Chine. Le thé sombra dans l’oubli au Japon jusqu’à la reprise des échanges culturels quelques deux-cents ans plus tard.

1185 – 1333 : Période Kamakura

Montée de la classe des samouraïs et établissement du shogunat de Kamakura suite à la guerre de Genpei.

Les conflits internes et difficultés économiques eurent raison du shogunat de Kamakura, qui fut remplacé par le shogunat d’Ashikaga (un shogunat est une junte militaire japonaise).

La propagation du bouddhisme et du confucianisme au Japon ravivèrent l’intérêt pour la Chine. De plus, le Japon souhaitait asseoir sa puissance et son indépendance et vit le rétablissement des relations avec son voisin comme un excellent moyen de ce faire.

image 2
Eisai. Source.

Le moine scholastique Eisai (1141 – 1215) partit donc une première fois en 1168 pour étudier le bouddhisme chinois, puis une seconde fois en 1187. Il revint en 1191 avec des graines de théier et les planta sur le Mont Seifuji (préfecture de Saga) pour les cultiver.

L’époque du shogunat d’Ashikaga était en proie à une forte consommation d’alcool. Eisai décida donc d’écrire un livre que l’on peut traduire par “le régime du thé” ou “comment être en bonne santé en buvant du thé” en 1211.

Le shogunat apprécia ses efforts et encouragea la population à boire plus de thé – et moins de saké, source principale d’alcool. Celui-ci fut rapidement adopté par les samouraïs.

À la mort d’Eisai, son disciple, Myoe (1173-1232), hérita des théiers et de leurs graines et les planta au temple Kozanji à Togao, Kyoto.

Ces arbres devinrent les premiers de la région d’Uji.

Le thé se répandit ensuite vers Ise, Suruga, Musashikawagoe, régions les plus productrices de thé aujourd’hui.

Bien qu’il était déjà présent au Japon au 8e siècle, Eisai est traditionnellement crédité pour l’introduction du thé dans l’archipel.

1336 – 1573 : Période Muromachi

Chute du shogunat de Kamakura et établissement du shogunat Ashikaga à Kyoto.

La période Muromachi (1336-1573) vit le thé évoluer du mochi au matcha et devenir populaire parmi la classe guerrière et l’élite.

Cette période fut également celle de l’établissement des bases de la cérémonie du thé (chanoyu) qui n’eut de cesse d’évoluer jusqu’au 17e siècle.

La cérémonie du thé est à créditer pour la dispersion du thé dans la société japonaise, d’abord parmi la classe marchande.

116
Sen no Rikyū Source

La consommation de thé prit un essor au 15e siècle lorsque le shogun Ashikaga Yoshimasa (1435-1490) intégra la cérémonie dans ses activités culturelles suite à son association au wabi-sabi entreprise par le prêtre zen Murata Jukō.

Le wabi-sabi est une esthétique japonaise inspirée du bouddhisme zen et taoïsme chinois. Basée sur l’appréciation de l’impermanence et de l’imperfection, elle est aujourd’hui fortement associée à la culture japonaise et particulièrement à la cérémonie du thé.

Ces principes furent retravaillés plus tard par Sen no Rikyū (1522-1591) qui repensa les ustensiles de la cérémonie et inventa la maison du thé pour l’organiser.

1603 – 1868 : Période Edo

Consolidation du pouvoir par Tokugawa Ieyasu et établissement du shogunat Tokugawa. Période isolationiste Sakoku (1639 – 1853).

La période de l’Edo fut sans aucun doute l’une des plus excitantes pour le thé japonais. La cérémonie devint une partie essentielle de la vie sociale et culturelle et les maisons de thé se transformèrent en lieux de rassemblement.

Le thé se répandit dans tout le pays et de nouveaux types furent développés.

Réputé pour son argile à haute teneur en oxyde de fer, le village potier de Tokoname développa rapidement son industrie afin de répondre à la demande croissante de tasses et de théières “kyusu”.

Poreuses, celles-ci ont la particularité d’absorber l’astringence du thé vert. Le village deviendra célèbre pour ses théières à l’ère du Meiji.

Bien que le thé soit traditionnellement associé à l’Angleterre, ce fut la Compagnie néerlandaise des Indes orientales qui, en 1610, ouvrit une succursale au Japon pour l’exportation du thé Ureshino en Europe depuis le port d’Hirado.

Les Hollandais achetèrent du thé de l’Uji en 1616 et les Portugais suivirent rapidement.

En effet, le thé ne pouvant être cultivé en Europe, les Occidentaux étaient dépendants de l’Asie pour leur approvisionnement. Ce fut d’ailleurs l’un des principaux catalyseurs du développement commercial entre l’Asie et l’Europe ainsi que de l’établissement des cultures dans les colonies comme l’Inde et le Sri Lanka.

Le thé d’Orient devint rapidement populaire parmi l’aristocratie et les classes aisées européennes qui le consommaient avec les ustensiles importés de Chine et du Japon.

Les histoires sur la cérémonie du thé rapportées par les missionnaires portugais et italiens qui eurent la chance d’y participer ne firent que renforcer le mystère associé aux produits asiatiques.

Ces missions d’évangélisation à destination du Japon finirent par inquiéter le Shogunat de la perte de l’identité et de la culture japonaise. Ils décidèrent de fermer le pays au commerce et aux étrangers en 1639 jusqu’à nouvel ordre, ne laissant plus qu’un seul port ouvert.

La culture japonaise fleurit durant cette période, avec notamment, le développement de la cérémonie du thé.

Les Occidentaux se rabattirent donc sur la Chine, l’Inde et le Sri Lanka pour leur production.

Bien qu’il ait été importé initialement par les Hollandais, le thé fut vendu pour la première fois au café Galaway à Londres.

L’affiche promotionnelle y décrivait les bienfaits comme « efficaces contre les symptômes tels que les maux de tête, les calculs, l’hydropisie, le scorbut, la perte de mémoire, la diarrhée et les cauchemars ».

En 1660, la première publicité pour le thé fut publiée dans un journal londonien.

En 1738, Nagatani Soen inventa le sencha japonais, ce qui révolutionna la production de thé au Japon.

En 1853, les États-Unis, qui cherchaient de nouveaux marchés pour écouler leurs produits, forcèrent les Japonais à l’ouverture.

En 1858, le Japon signa les Traités Ansei avec les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, la Russie et les Pays-Bas, et ouvrit les ports d’Hakodate, Hyogo, Kanagawa, Nagasaki et Niigata au commerce international, suivi des ports de Shizuoka et de Shimizu en 1899.

L’exportation du thé du Japon (re)commença.

En 1867, la route de l’océan Pacifique reliant San Francisco à Hong Kong et au Japon fut également ouverte.

1868 – 1912 : Période Meiji

Fin du shogunat Tokugawa et restauration du pouvoir impérial lors de la restauration Meiji.

Avec la restauration du Meiji, le thé vert devint rapidement l’un des biens japonais les plus exportés à environ 20 % des exportations totales japonaises, derrière la soie grège à 60 %.

La principale destination des exportations japonaises au cours de la période Meiji était l’Angleterre et les États-Unis, qui consommaient de 6 à 9 % de la production totale japonaise.

La période isolationniste japonaise vit l’archipel stagner technologiquement. Lorsque le pays se rouvrit, les Occidentaux avaient développé des techniques de transformation du thé inconnues des Japonais.

Afin de rattraper le retard, le gouvernement japonais encouragea les investissements étrangers et l’implantation des entreprises au Japon.

Les produits de Tokoname suivirent rapidement la vague de modernisation et accrurent leur part de marché à l’échelle nationale dans la production de conduites d’eau et d’égouts en terre cuite.

Le potier japonais Hoju Koie invita l’artiste chinois Kinshiko à apprendre aux artisans de Tokoname à fabriquer le même Kyusu que celles d’Yixing en Chine, permettant aux Japonais de fabriquer des produits de qualité.

Les Occidentaux vinrent à monopoliser la transformation du thé et purent imposer aux fermiers leurs propres prix, ce qui réduisit leurs bénéfices.

En conséquence, le thé japonais diminua en qualité. Les États-Unis interdirent son importation en 1883.

En même temps, les Japonais durent rivaliser avec le thé noir Assam de l’Inde britannique, ce qui plongea l’industrie dans une crise.

Le thé japonais fut malgré tout exposé à l’Exposition universelle de Paris en 1889, où un salon de thé fut également ouvert.

Les États-Unis rouvrirent les importations de thé japonais en 1908 tout en y imposant des droits de douane élevés.

Cette période vit l’introduction de nouvelles techniques de transformation du thé. Le thé japonais gagna une reconnaissance internationale, et le gyokuro et le genmaicha furent développés.

À la fin de l’ère Meiji, le volume des exportations de thé vert atteignait environ 20 000 tonnes, soit environ 60 % de la production de thé du Japon à cette époque.

L’augmentation rapide de la consommation entraîna une flambée des prix.

1912 – 1926 : Période Taishō; Shōwa (1926 – 1989); Heisei (1989 – 2019); Reiwa (2019 – présent)

Mort de l’empereur Taishō et succession de l’empereur Shōwa (Hirohito).

L’inflation fit chuter le volume des exportations de thé à environ un quart de son sommet en 1921. Celles-ci furent donc remplacer par la consommation domestique.

Le développement des sodas dans les années 1950, suivi de la restauration rapide, des magasins de proximité et des distributeurs automatiques dans les années 1970, mena à la disparition de la consommation de thé vert, surtout chez les jeunes générations.

En même temps, l’intérêt pour le thé oolong chinois commença au Japon.

La consommation de thé vert reprit dans les années 90 et au 21e siècle, le thé japonais, y compris les produits de luxe, furent prisés du à leurs effets positifs sur la santé.

La valeur des exportations de thé vert japonais atteignit un record d’environ 11,5 milliards de yens en 2016, soit près du triple du début de la décennie précédente.

Periode de l’histoire du Japon

  1. Période Jōmon (-14 000 – -300) : Cette période prit fin avec l’introduction de la riziculture.
  2. Période Yayoi (-300 – 250) : Introduction de la riziculture, de la métallurgie et de la stratification sociale.
  3. Période Kofun (250 – 538) : Émergence de puissants clans régionaux et construction de grands tumulus funéraires (kofun).
  4. Période Asuka (538 – 710) : Introduction du bouddhisme et centralisation du pouvoir politique sous la cour Yamato.
  5. Période Nara (710 – 794) : Établissement de la première capitale permanente à Nara, reflétant un gouvernement plus stable et centralisé.
  6. Période Heian (794 – 1185) : Déplacement de la capitale à Heian-kyō (Kyoto) pour échapper à l’influence du clergé bouddhiste et établir un siège du pouvoir plus sécurisé.
  7. Période Kamakura (1185 – 1333) : Montée de la classe des samouraïs et établissement du shogunat de Kamakura suite à la guerre de Genpei.
  8. Période Muromachi (1336 – 1573) : Chute du shogunat de Kamakura et établissement du shogunat Ashikaga à Kyoto.
  9. Période Azuchi-Momoyama (1573 – 1600) : Période de guerre civile (période Sengoku) se terminant avec les efforts d’unification d’Oda Nobunaga et de Toyotomi Hideyoshi.
  10. Période Edo (1603 – 1868) : Consolidation du pouvoir par Tokugawa Ieyasu et établissement du shogunat Tokugawa.
  11. Période Meiji (1868 – 1912) : Fin du shogunat Tokugawa et restauration du pouvoir impérial lors de la restauration Meiji.
  12. Période Taishō (1912 – 1926) : Mort de l’empereur Meiji et succession de l’empereur Taishō.
  13. Période Shōwa (1926 – 1989) : Mort de l’empereur Taishō et succession de l’empereur Shōwa (Hirohito).
  14. Période Heisei (1989 – 2019) : Mort de l’empereur Shōwa et succession de l’empereur Akihito.
  15. Période Reiwa (2019 – présent) : Abdication de l’empereur Akihito et succession de l’empereur Naruhito.

Références: (1), (2), (3), (4), (5), (6), (7)

Photo by Andrea Lacasse on Unsplash

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut